Anonymous
03/02/2004, 16h10
je vous transmet un article de martin winckler( que m'a filé perrine) qui descend tout notre systeme d'enseignement ...
c'est un peu long mais lisez bien tout jusquà la fin
bonne lecture et bonne reflexion.
Désolé pour les fautes de frappes
Pour info, l'ANEMF avait participé au 1er congrès IPM en 2000 à la Salpétrière, je sais c'était il y a longtemps, mais qd même ...
Merci à Don Lamberti
Matthieu
Ancien VP
LE MONDE Diplomatique – JANVIER 2004
http://www.monde-diplomatique.fr/2004/01/
LES FAILLES DU SYSTEME DE SANTE FRANçAIS
Médecins sous influences
Le Haut Conseil pour l’avenir de l’assurance-maladie devrait rendre public,
d’ici la fin janvier, son rapport destiné officiellement, à établir le
bilan de la Sécurité sociale Française et, officieusement, à préparer les
esprits à sa réforme. Déjà, le plan « Hopital 2007 » préparé par le
gouvernement, qui transforme les établissements publics en entreprises «
productrices de soins », risque d’aggraver les difficultיs. Les ratés
actuels du système de santי posent aussi la question de la formation des
mיdecins.
Par Martin Winckler *
D’ou proviennent les disparités de la densité médicale, sinon du privilège
exorbitant qu’ont les mיdecins de choisir leur spècialitè et leur lieu d’
exercice en fonction de leurs seuls dèsirs et au mépris des besoins de ceux
qu’ils soignent ? Pourquoi laisse-t-on le fossé se creuser entre les régions
surmédicalisées (Ile-de-France, Rhפne-Alpes, Provence-Alpes-Cפte d’Azur) et
les autres ? Pourquoi continue-t-on à former et à rémunérer au rabais les
généralistes et à favoriser des spécialistes moins utiles et plus coteux en
prescriptions ?
Mème si les professionnels rèpugnent à le reconnaitre, la réponse est simple
: former des médecins, c’est former une aristocratie.
En 1968, de nombreuses voix se sont élevées pour dénoncer l’inégalité face
aux יtudes mיdicales et pousser les facultés à s’ouvrir. Mais, au tout début
des annיes 1970, le numerus clausus a réinstaurיéune sélection sociale
déguisée, véhiculée par les matières «fondamentales » (mathיématiques,
physique, chimie). Le corps mיdical tenait à rester un corps d’élite.
Le concours de première annèe est le reflet cruel de cette idéologie. Plutot
que d’organiser un examen d’entrée juste après le bac, comme pour d’autres écoles supérieures, on force des milliers de jeunes gens à s’entasser dans
les amphithיגtres pour s’échiner à ingérer des matières sans rapport avec
le soin – physique, chimie, statistiques – ou très éloignיés de la pratique.
Les candidats recalés (י(80%sont brisés par ces deux années de lutte qui ne
leur ont épargné aucune humiliation. Les reçus ne sont pas moins ébranlés :
on leur a appris, de fait,à considérer leurs condisciples comme des ennemis
et non comme des camarades avec qui ils soigneront. Et, une fois passי le
barrage du concours, on les exhorte à remettre ça pour passer un second
concours, l’internat, depuis longtemps destiné à créer une élite à l’
intérieur de l’élite.
Une vיritable réforme de l’enseignement viserait à donner à tous les
יtudiants une formation solide, qui s’appuie sur une évaluation des
connaissances libérée de tout bachotage. Au lieu de quoi, la sיlection se
poursuit. Mais comment un processus aussi aliénant pourrait-il produire des
praticiens investis d’une vision collective, solidaire et responsable du
soin ?
Deux heures pour la contraception
Archaique et épuisante, cette succession de concours et de classements
favorise tout naturellement les étudiants les plus agressifs, les plus
défensifs, parfois mème les plus pathologiques. Ceux-là mèmes qui se
prיoccuperont le moins de partager les sentiments d’autrui et viseront
surtout …le pouvoir : celui des chefs de service et responsables d’
enseignement. La médecine française est ainsi dirigיe depuis près d’un
siècle par nombre de professeurs arrogants, refusant d’admettre que les
patients puissent discuter leurs dיcisions et incapables de transmettre aux
jeunes mיdecins une éthique du soin, de la solidaritי et du partage.
A Kansas City (Missouri), les יtudiants admis en mיdecine après quatre
annיes d’université reçoivent, en cadeau de bienvenue, un fort volume
intitulé On Doctoring (« sur le soin (1) ». Anthologie de textes littיraires
consacrיs à la maladie, au soin, א la vie et א la mort, elle contient des
textes de la Bible, mais aussi de Jorge Luis Borges, Franz Kafka, Williams
Carlos Williams,Kurt Vonnegut Jr, Pablo Neruda, Conan Doyle et de mיdecins écrivains contemporains connus et respectéיs hors de France, tels Abraham
Verghese et Jack Coulehan. On offre ce livre aux יtudiants, explique le
mיdecin responsable de l’enseignement, « parce qu’ils en apprendront plus
sur le soin dans la littיrature que dans les livres de pathologie – ou l’on
apprend que la mיdecine ».
A Amsterdam (Pays-Bas), les יtudiants en mיdecine sont sיlectionnיs par
tirage au sort à la fin du Lycיe : les promotions reflètent des milieux
sociaux, des aspirations, des gots et des cultures extrèmement divers. Les
Nיerlandais pensent que ce qui permet de devenir un bon mיdecin, ce ne sont
pas les aptitudes innées, mais le soin avec lequel on est formé. Au cours de
rיunions trimestrielles, les internes sont invitיs à décrire leurs
conditions de stage, l’attitude et comportement des mיdecins qui les
encadrent, afin de vérifier périodiquement que les uns et les autres sont
effectivement propices à leur formation. Chaque promotion élit à la
commission d’enseignement un(e) reprיsentant(e) disposant d’un droit de
veto. Si l’un des enseignants pressentis est contestי par les יtudiants, il
n’est pas embauchי.
En Allemagne, la formation spיcifique des mיdecins généralistes inclut la
participation à des groupes Balint. Psychiatre anglais d’origine hongroise,
Michael Balint (2) crיa dans les annיes 1940 des groupes composיs d’une
dizaine de mיdecins. Animיs par un psychanalyste, chaque groupe se rיunit
une ou deux fois par mois pour aborder les יcueils relationnels que
rencontrent les soignants et parler de dיsir, de rיpulsion, d’angoisse, de
chagrin, de colère, d’agressivitי, de peur et de doute. En Allemagne, (mais
aussi en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas, en Scandinavie, en Amérique du
Nord), il va de soi que se pencher sur ses failles et fèlures d’ètre humain,ça fait du bien aux mיdecins… et aux patients. En France, א l’inverse, les
יtudiants sont depuis toujours incités à refouler leurs sentiments. La
pratique de Balint est méprisée dans la majoritי des facultיs, et les
groupes ne rassemblent que quelques centaines de soignants dans tout le
pays.
Car les facultés de médecine de l’Hexagone ignorent ou (mיprisent) la
dimension relationnelle du soin. A l’aube des annיes 1980, on exposait
encore sans vergogne des patients devant des groupes d’יtudiants, comme on
le faisait au XIXè siטcle. Actuellement le cours en amphithיגtre a toujours
force de loi ; les יéudiants doivent boire la parole de leurs maitres sans
jamais la questionner : les grandes visites avec aréopages n’ont pas
disparu, pas plus que les consultations ou les patients défilent devant une
dizaine de regards.
Il n’y a pas de consensus national sur le fond et la forme de l’enseignement
transmis aux יtudiants : d’une région à une autre, la teneur des cours
reflטte les opinions personnelles des professeurs en chaire. Le corps
mיdical franחais semble avoir pour particularitי d’ignorer que le savoir
évolue sans cesse.
Incapables de délivrer autre chose que des banalités sur des sujets aussi
cruciaux que la sexualitי, la prévention des interruptions volontaires de
grossesse (IVG) et des grossesses non désirées ou le dépistage et la
prיvention des maladies, la plupart des chargés de cours affichent sur ces
sujets une ignorance confondante. Un exemple reprיsentatif : alors que
toutes les mיthodes contraceptives ou presque sont commercialisיes dans
notre pays, les יtudes les plus récentes (3) montrent que la plupart des
grossesses non désirées – qui se soldent par 220 000 IVG annuelles – ont
pour cause les informations insuffisantes ou inappropriיes délivrées par les
mיdecins qui ne connaissent que la pilule contraceptive et rejettent les
mיthodes plus sres que sont le dispositif intra-utérin (DIU ou stErilet), l
’implant contraceptif et les progestatifs injectables !
Les femmes reprיsentent 70% des consultants en médecine générale, mais
fécondité et contraception n’ont droit, au mieux, qu’à …deux heures d’
enseignement bourrיes de notions fausses et inopérantes.
Et s’il n’y avait que la contraception ! Il a fallu attendre 1995 pour qu’un
ministre de la santי (M. Philippe Douste-Blazy) propose un enseignement
obligatoire du traitement de la douleur dans toutes les facultיs et 2001
pour qu’un autre (M. Bernard Kouchner) impose la mise en place de protocoles
de traitement de la douleur dans tous les services. Car trop d’enseignements
sont conçus par des hospitaliers ignorants de tout ce qui n’est pas leur
domaine. Les médecins généralistes et les épidיmiologistes conscients des
besoins de la population sont rarement mis à contribution.
Les jeunes mיdecins terminent donc leurs études bardés de notions très
pointues sur le diagnostic et la chimiothérapie des leucémies, mais
commencent leur exercice sans rien savoir de la fatigue, de la douleur, de
la migraine, des comportements sexuels, de la grossesse, de l’alimentation
des enfants, du dיpistage des troubles de croissance et du comportement, de
la prיvention et du traitement de l’obésité, de la surveillance des
affections chroniques, du suivi des personnes גgיes, de l’accompagnement des
mourants… Bref, du soin au jour le jour.
Former en nombre suffisant (on en est loin) des médecins compétents et
conscients de leurs responsabilitיs sociales, valoriser la mיdecine de
famille et les spécialités utiles (la chirurgie générale manque de
praticiens) et favoriser les installations dans les lieux qui en ont besoin
conduirait à une meilleure délivrance des soins. Les services d’urgence
cesseraient alors d’ètre submergיs par des grippes et les gastro-entיrites
qu’on peut soigner א domicile, et la Sיcuritי Sociale ne s’en porterait que
mieux.
Certes les hopitaux français ne manquent pas d’יtudiants et de soignants de
bonne volontי qui, depuis trente ans, luttent pour instaurer d’autres
relations de soins et d’autres formes de transmission du savoir, tout en
dénonçant les insuffisances gouvernementales. Depuis plusieurs annיes, avec
des moyens limitיs et malgré des obstacles administratifs souvent
désespיrants, une minorité active de génיralistes combatifs s’efforce d’
organiser des séminaires de formation permanente, indיpendants et de grande
qualité. Mais les efforts de ces praticiens lucides et dévoués sont sans
cesse battus en brèche par des ennemis bien plus puissants que l’immobilisme
des mandarins.
En facultי de médecine, l’enseignement de la pharmacologie et de la
thérapeutique est inexistant ou inadaptי et on n’apprend pas aux יtudiants
la lecture critique des articles scientifiques. Cette lacune majeure de la
formation initiale fait le jeu d’une industrie pharmaceutique dont l’
influence sur le corps médical français (4) est phénoménale. Livrés à
eux-mèmes, les jeunes praticiens deviennent une proie facile : les revues
professionnelles sont presque toutes, peu ou prou, financיes et contrפlיes
par l’industrie. L’exception – la justement réputée revue Prescrire –
devrait faire partie des lectures obligatoires de tout mיdecin en formation,
mais nombre de mיdecins hospitaliers, eux aussi manipulיs par l’industrie,
ignorent ce prיcieux outils.
Face א des visiteurs médicaux rompus à la séduction, à la flatterie, א la
culpabilisation, א la corruption déguisée, les médecins dénués d’esprit
critique se retrouvent bien désarmés et croient assurer leur formation
continue en participant aux symposiums et aux congrès financés par les
laboratoires pharmaceutiques. C’est ainsi que la France est devenue le
premier consommateur au monde de tranquillisants et d’antidיpresseurs et
que, chaque annיe, les prescriptions inadaptיes se soldent par 140 000
hospitalisations pour accidents mיdicamenteux, dont 9% de décès (5).
Un mיdecin correctement formי explique beaucoup, rassure sans cesse (dans la
population franחaise, les maladies graves sont infiniment moins frיquentes
que les maladies bיnignes), éduque à tour de bras, passe son temps א faire
de la prיvention, mais, surtout, prescrit très peu de mיdicaments, d’examen
complיmentaires et d’hospitalisation ! Objectivement, ni l’industrie
pharmaceutique, ni les fabricants d’appareillages mיdicaux ne tiennent א ce
que ces médecins-là soient majoritaires.
On peut juger au travers du paradoxe qui suit : on observe trois fois plus
de grossesses non désirées chez les utilisatrices de pilule que chez les
utilisatrices de stérilet. Un stיéilet au cuivre coute 27 euros et peut ètre
gardé dix ans, quand la plupart des pilules cotent 20 euros par trimestre.
Pourtant les médecins français prescrivent quatre fois plus souvent la
pilule que le stיrilet (on ne leur apprend pas א le poser). Qui a intérèt à
ce que les mיdecins imposent à leurs patientes la méthode la plus coteuse
et la moins efficace des deux ? Qui préfère ignorer que, chaque année, des
milliers de femmes mal informées par des praticiens manipulés, sont
contraintes d’avorter ?
* Mיdecin gיnיraliste et יcrivain, vient de publier Contraceptions, mode d’
emploi (יdition, Le Diable Vauvert, Paris, 2003) et Odyssיe, une aventure
radiophonique (Le cherche Midi, 2003)
(1) Richard Reynolds, John Stone, On Doctoring – Stories, Poems, Essays,
Simon & Schuster, New York 1995.
(2) Son ouvrage Le Mיdecin, le Malade et la Maladie (Payot, Paris 2003) est
un classique lu dans le monde entier.
(3) Voir en particulier Nathalie Bajos, Michטle Ferrand (יd.) , de la
contraception א l’avortement : sociologie des grossesses non prיvues, coll.
« Questions en santי publique » Inserm, Paris 2002.
(4) ….et sur la classe politique. L’actuel directeur de cabinet de Monsieur
Jean-Franחois Mattei, Monsieur Louis-Charles Viossat, était auparavant cadre
supérieur chez Lilly, puissante multinationale du médicament proche du
président américain George W. Bush.
(5) Claude Bיraud, Petite encyclopיdie critique du mיdicament, l’Atelier,
Paris, 2002.
Adresse pour les messages destinיs au forum E-MED:
e-med@healthnet.org
Pour rיpondre א un message envoyer la rיponse au forum
ou directement א l'auteur.
Pour vous inscrire, vous dיsinscrire et consulter les archives de e-med:
http://www.essentialdrugs.org/emed/
Pour toutes autres questions addresser vos messages א:
e-med-help@healthnet.org
c'est un peu long mais lisez bien tout jusquà la fin
bonne lecture et bonne reflexion.
Désolé pour les fautes de frappes
Pour info, l'ANEMF avait participé au 1er congrès IPM en 2000 à la Salpétrière, je sais c'était il y a longtemps, mais qd même ...
Merci à Don Lamberti
Matthieu
Ancien VP
LE MONDE Diplomatique – JANVIER 2004
http://www.monde-diplomatique.fr/2004/01/
LES FAILLES DU SYSTEME DE SANTE FRANçAIS
Médecins sous influences
Le Haut Conseil pour l’avenir de l’assurance-maladie devrait rendre public,
d’ici la fin janvier, son rapport destiné officiellement, à établir le
bilan de la Sécurité sociale Française et, officieusement, à préparer les
esprits à sa réforme. Déjà, le plan « Hopital 2007 » préparé par le
gouvernement, qui transforme les établissements publics en entreprises «
productrices de soins », risque d’aggraver les difficultיs. Les ratés
actuels du système de santי posent aussi la question de la formation des
mיdecins.
Par Martin Winckler *
D’ou proviennent les disparités de la densité médicale, sinon du privilège
exorbitant qu’ont les mיdecins de choisir leur spècialitè et leur lieu d’
exercice en fonction de leurs seuls dèsirs et au mépris des besoins de ceux
qu’ils soignent ? Pourquoi laisse-t-on le fossé se creuser entre les régions
surmédicalisées (Ile-de-France, Rhפne-Alpes, Provence-Alpes-Cפte d’Azur) et
les autres ? Pourquoi continue-t-on à former et à rémunérer au rabais les
généralistes et à favoriser des spécialistes moins utiles et plus coteux en
prescriptions ?
Mème si les professionnels rèpugnent à le reconnaitre, la réponse est simple
: former des médecins, c’est former une aristocratie.
En 1968, de nombreuses voix se sont élevées pour dénoncer l’inégalité face
aux יtudes mיdicales et pousser les facultés à s’ouvrir. Mais, au tout début
des annיes 1970, le numerus clausus a réinstaurיéune sélection sociale
déguisée, véhiculée par les matières «fondamentales » (mathיématiques,
physique, chimie). Le corps mיdical tenait à rester un corps d’élite.
Le concours de première annèe est le reflet cruel de cette idéologie. Plutot
que d’organiser un examen d’entrée juste après le bac, comme pour d’autres écoles supérieures, on force des milliers de jeunes gens à s’entasser dans
les amphithיגtres pour s’échiner à ingérer des matières sans rapport avec
le soin – physique, chimie, statistiques – ou très éloignיés de la pratique.
Les candidats recalés (י(80%sont brisés par ces deux années de lutte qui ne
leur ont épargné aucune humiliation. Les reçus ne sont pas moins ébranlés :
on leur a appris, de fait,à considérer leurs condisciples comme des ennemis
et non comme des camarades avec qui ils soigneront. Et, une fois passי le
barrage du concours, on les exhorte à remettre ça pour passer un second
concours, l’internat, depuis longtemps destiné à créer une élite à l’
intérieur de l’élite.
Une vיritable réforme de l’enseignement viserait à donner à tous les
יtudiants une formation solide, qui s’appuie sur une évaluation des
connaissances libérée de tout bachotage. Au lieu de quoi, la sיlection se
poursuit. Mais comment un processus aussi aliénant pourrait-il produire des
praticiens investis d’une vision collective, solidaire et responsable du
soin ?
Deux heures pour la contraception
Archaique et épuisante, cette succession de concours et de classements
favorise tout naturellement les étudiants les plus agressifs, les plus
défensifs, parfois mème les plus pathologiques. Ceux-là mèmes qui se
prיoccuperont le moins de partager les sentiments d’autrui et viseront
surtout …le pouvoir : celui des chefs de service et responsables d’
enseignement. La médecine française est ainsi dirigיe depuis près d’un
siècle par nombre de professeurs arrogants, refusant d’admettre que les
patients puissent discuter leurs dיcisions et incapables de transmettre aux
jeunes mיdecins une éthique du soin, de la solidaritי et du partage.
A Kansas City (Missouri), les יtudiants admis en mיdecine après quatre
annיes d’université reçoivent, en cadeau de bienvenue, un fort volume
intitulé On Doctoring (« sur le soin (1) ». Anthologie de textes littיraires
consacrיs à la maladie, au soin, א la vie et א la mort, elle contient des
textes de la Bible, mais aussi de Jorge Luis Borges, Franz Kafka, Williams
Carlos Williams,Kurt Vonnegut Jr, Pablo Neruda, Conan Doyle et de mיdecins écrivains contemporains connus et respectéיs hors de France, tels Abraham
Verghese et Jack Coulehan. On offre ce livre aux יtudiants, explique le
mיdecin responsable de l’enseignement, « parce qu’ils en apprendront plus
sur le soin dans la littיrature que dans les livres de pathologie – ou l’on
apprend que la mיdecine ».
A Amsterdam (Pays-Bas), les יtudiants en mיdecine sont sיlectionnיs par
tirage au sort à la fin du Lycיe : les promotions reflètent des milieux
sociaux, des aspirations, des gots et des cultures extrèmement divers. Les
Nיerlandais pensent que ce qui permet de devenir un bon mיdecin, ce ne sont
pas les aptitudes innées, mais le soin avec lequel on est formé. Au cours de
rיunions trimestrielles, les internes sont invitיs à décrire leurs
conditions de stage, l’attitude et comportement des mיdecins qui les
encadrent, afin de vérifier périodiquement que les uns et les autres sont
effectivement propices à leur formation. Chaque promotion élit à la
commission d’enseignement un(e) reprיsentant(e) disposant d’un droit de
veto. Si l’un des enseignants pressentis est contestי par les יtudiants, il
n’est pas embauchי.
En Allemagne, la formation spיcifique des mיdecins généralistes inclut la
participation à des groupes Balint. Psychiatre anglais d’origine hongroise,
Michael Balint (2) crיa dans les annיes 1940 des groupes composיs d’une
dizaine de mיdecins. Animיs par un psychanalyste, chaque groupe se rיunit
une ou deux fois par mois pour aborder les יcueils relationnels que
rencontrent les soignants et parler de dיsir, de rיpulsion, d’angoisse, de
chagrin, de colère, d’agressivitי, de peur et de doute. En Allemagne, (mais
aussi en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas, en Scandinavie, en Amérique du
Nord), il va de soi que se pencher sur ses failles et fèlures d’ètre humain,ça fait du bien aux mיdecins… et aux patients. En France, א l’inverse, les
יtudiants sont depuis toujours incités à refouler leurs sentiments. La
pratique de Balint est méprisée dans la majoritי des facultיs, et les
groupes ne rassemblent que quelques centaines de soignants dans tout le
pays.
Car les facultés de médecine de l’Hexagone ignorent ou (mיprisent) la
dimension relationnelle du soin. A l’aube des annיes 1980, on exposait
encore sans vergogne des patients devant des groupes d’יtudiants, comme on
le faisait au XIXè siטcle. Actuellement le cours en amphithיגtre a toujours
force de loi ; les יéudiants doivent boire la parole de leurs maitres sans
jamais la questionner : les grandes visites avec aréopages n’ont pas
disparu, pas plus que les consultations ou les patients défilent devant une
dizaine de regards.
Il n’y a pas de consensus national sur le fond et la forme de l’enseignement
transmis aux יtudiants : d’une région à une autre, la teneur des cours
reflטte les opinions personnelles des professeurs en chaire. Le corps
mיdical franחais semble avoir pour particularitי d’ignorer que le savoir
évolue sans cesse.
Incapables de délivrer autre chose que des banalités sur des sujets aussi
cruciaux que la sexualitי, la prévention des interruptions volontaires de
grossesse (IVG) et des grossesses non désirées ou le dépistage et la
prיvention des maladies, la plupart des chargés de cours affichent sur ces
sujets une ignorance confondante. Un exemple reprיsentatif : alors que
toutes les mיthodes contraceptives ou presque sont commercialisיes dans
notre pays, les יtudes les plus récentes (3) montrent que la plupart des
grossesses non désirées – qui se soldent par 220 000 IVG annuelles – ont
pour cause les informations insuffisantes ou inappropriיes délivrées par les
mיdecins qui ne connaissent que la pilule contraceptive et rejettent les
mיthodes plus sres que sont le dispositif intra-utérin (DIU ou stErilet), l
’implant contraceptif et les progestatifs injectables !
Les femmes reprיsentent 70% des consultants en médecine générale, mais
fécondité et contraception n’ont droit, au mieux, qu’à …deux heures d’
enseignement bourrיes de notions fausses et inopérantes.
Et s’il n’y avait que la contraception ! Il a fallu attendre 1995 pour qu’un
ministre de la santי (M. Philippe Douste-Blazy) propose un enseignement
obligatoire du traitement de la douleur dans toutes les facultיs et 2001
pour qu’un autre (M. Bernard Kouchner) impose la mise en place de protocoles
de traitement de la douleur dans tous les services. Car trop d’enseignements
sont conçus par des hospitaliers ignorants de tout ce qui n’est pas leur
domaine. Les médecins généralistes et les épidיmiologistes conscients des
besoins de la population sont rarement mis à contribution.
Les jeunes mיdecins terminent donc leurs études bardés de notions très
pointues sur le diagnostic et la chimiothérapie des leucémies, mais
commencent leur exercice sans rien savoir de la fatigue, de la douleur, de
la migraine, des comportements sexuels, de la grossesse, de l’alimentation
des enfants, du dיpistage des troubles de croissance et du comportement, de
la prיvention et du traitement de l’obésité, de la surveillance des
affections chroniques, du suivi des personnes גgיes, de l’accompagnement des
mourants… Bref, du soin au jour le jour.
Former en nombre suffisant (on en est loin) des médecins compétents et
conscients de leurs responsabilitיs sociales, valoriser la mיdecine de
famille et les spécialités utiles (la chirurgie générale manque de
praticiens) et favoriser les installations dans les lieux qui en ont besoin
conduirait à une meilleure délivrance des soins. Les services d’urgence
cesseraient alors d’ètre submergיs par des grippes et les gastro-entיrites
qu’on peut soigner א domicile, et la Sיcuritי Sociale ne s’en porterait que
mieux.
Certes les hopitaux français ne manquent pas d’יtudiants et de soignants de
bonne volontי qui, depuis trente ans, luttent pour instaurer d’autres
relations de soins et d’autres formes de transmission du savoir, tout en
dénonçant les insuffisances gouvernementales. Depuis plusieurs annיes, avec
des moyens limitיs et malgré des obstacles administratifs souvent
désespיrants, une minorité active de génיralistes combatifs s’efforce d’
organiser des séminaires de formation permanente, indיpendants et de grande
qualité. Mais les efforts de ces praticiens lucides et dévoués sont sans
cesse battus en brèche par des ennemis bien plus puissants que l’immobilisme
des mandarins.
En facultי de médecine, l’enseignement de la pharmacologie et de la
thérapeutique est inexistant ou inadaptי et on n’apprend pas aux יtudiants
la lecture critique des articles scientifiques. Cette lacune majeure de la
formation initiale fait le jeu d’une industrie pharmaceutique dont l’
influence sur le corps médical français (4) est phénoménale. Livrés à
eux-mèmes, les jeunes praticiens deviennent une proie facile : les revues
professionnelles sont presque toutes, peu ou prou, financיes et contrפlיes
par l’industrie. L’exception – la justement réputée revue Prescrire –
devrait faire partie des lectures obligatoires de tout mיdecin en formation,
mais nombre de mיdecins hospitaliers, eux aussi manipulיs par l’industrie,
ignorent ce prיcieux outils.
Face א des visiteurs médicaux rompus à la séduction, à la flatterie, א la
culpabilisation, א la corruption déguisée, les médecins dénués d’esprit
critique se retrouvent bien désarmés et croient assurer leur formation
continue en participant aux symposiums et aux congrès financés par les
laboratoires pharmaceutiques. C’est ainsi que la France est devenue le
premier consommateur au monde de tranquillisants et d’antidיpresseurs et
que, chaque annיe, les prescriptions inadaptיes se soldent par 140 000
hospitalisations pour accidents mיdicamenteux, dont 9% de décès (5).
Un mיdecin correctement formי explique beaucoup, rassure sans cesse (dans la
population franחaise, les maladies graves sont infiniment moins frיquentes
que les maladies bיnignes), éduque à tour de bras, passe son temps א faire
de la prיvention, mais, surtout, prescrit très peu de mיdicaments, d’examen
complיmentaires et d’hospitalisation ! Objectivement, ni l’industrie
pharmaceutique, ni les fabricants d’appareillages mיdicaux ne tiennent א ce
que ces médecins-là soient majoritaires.
On peut juger au travers du paradoxe qui suit : on observe trois fois plus
de grossesses non désirées chez les utilisatrices de pilule que chez les
utilisatrices de stérilet. Un stיéilet au cuivre coute 27 euros et peut ètre
gardé dix ans, quand la plupart des pilules cotent 20 euros par trimestre.
Pourtant les médecins français prescrivent quatre fois plus souvent la
pilule que le stיrilet (on ne leur apprend pas א le poser). Qui a intérèt à
ce que les mיdecins imposent à leurs patientes la méthode la plus coteuse
et la moins efficace des deux ? Qui préfère ignorer que, chaque année, des
milliers de femmes mal informées par des praticiens manipulés, sont
contraintes d’avorter ?
* Mיdecin gיnיraliste et יcrivain, vient de publier Contraceptions, mode d’
emploi (יdition, Le Diable Vauvert, Paris, 2003) et Odyssיe, une aventure
radiophonique (Le cherche Midi, 2003)
(1) Richard Reynolds, John Stone, On Doctoring – Stories, Poems, Essays,
Simon & Schuster, New York 1995.
(2) Son ouvrage Le Mיdecin, le Malade et la Maladie (Payot, Paris 2003) est
un classique lu dans le monde entier.
(3) Voir en particulier Nathalie Bajos, Michטle Ferrand (יd.) , de la
contraception א l’avortement : sociologie des grossesses non prיvues, coll.
« Questions en santי publique » Inserm, Paris 2002.
(4) ….et sur la classe politique. L’actuel directeur de cabinet de Monsieur
Jean-Franחois Mattei, Monsieur Louis-Charles Viossat, était auparavant cadre
supérieur chez Lilly, puissante multinationale du médicament proche du
président américain George W. Bush.
(5) Claude Bיraud, Petite encyclopיdie critique du mיdicament, l’Atelier,
Paris, 2002.
Adresse pour les messages destinיs au forum E-MED:
e-med@healthnet.org
Pour rיpondre א un message envoyer la rיponse au forum
ou directement א l'auteur.
Pour vous inscrire, vous dיsinscrire et consulter les archives de e-med:
http://www.essentialdrugs.org/emed/
Pour toutes autres questions addresser vos messages א:
e-med-help@healthnet.org